Concurrence chinoise sur les voitures électriques : souveraineté ou submersion technologique ?

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Paul Virilio estimait que la vitesse n'est pas qu'un phénomène physique, mais une dynamique qui reconfigure les équilibres économiques, politiques et la perception du monde ; la Chine excelle dans cette accélération : expansion fulgurante, flexibilité stratégique, prix disruptifs.

La concurrence chinoise sur le marché des voitures électriques est désormais un pivot géopolitique de la mobilité du XXIe siècle. En 2025, BYD a déjà détrôné Tesla en volume de ventes, tandis que Geely et SAIC implantent usines et réseaux en Europe, doublant leur part de marché à plus de 5 % sur l'année. Cette offensive, dopée par une saturation intérieure et des subventions massives, interroge : la Chine imposera‑t-elle un modèle de souveraineté technologique asymétrique, où l'Occident passe de leader à consommateur dépendant ?

Longtemps, l'Occident a vu dans l'électrique un levier de réveil industriel, un moyen de retrouver une souveraineté sur son marché, Tesla et les européens promettant une renaissance verte. Mais la saturation chinoise du marché intérieur pousse BYD, Geely et d'autres à conquérir l'Europe via des lancements massifs et une guerre des prix. Les analystes prévoient une pression accrue, avec des constructeurs chinois implantant usines locales, resserrant l'étau sur les acteurs historiques ; l'installation d'une gigafactory de batteries électriques à Douai, à quelques mètres de l'usine historique de Renault, est à cet égard tout un symbole.

Cette dynamique révèle une fracture profonde. Jean‑Jacques Rousseau, dans son Contrat social, avertissait : « Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement ; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave. » Transposée à la mobilité, l'Occident vote pour l'électrique « verte » mais s'asservit à des chaînes d'approvisionnement chinoises pour les métaux rares. La souveraineté bodinienne, définie comme absolue et indivisible, s'effrite face à un État chinois qui fusionne industrie et géopolitique, subventionnant ses champions pour dominer les flux mondiaux.

Sociologiquement, cette concurrence creuse une inégalité structurelle. Les flottes d'entreprises européennes anticipent un tournant économique avec des offres low‑cost chinoises, mais les PME restent piégées par des coûts cachés : maintenance opaque, dépendance aux fournisseurs étrangers. En Europe, les zones à faibles émissions favorisent l'électrique, mais masquent une fracture entre urbains connectés et périphéries exclues. Hannah Arendt, dans sa Condition de l'homme moderne, distinguait le travail (survie quotidienne) et l'Action (liberté politique de commencer) : la voiture électrique chinoise réduit la mobilité à un travail bon marché, privant l'individu d'Action souveraine sur son déplacement et son avenir.

Pourtant, cette submersion n'est pas inéluctable. Les européens contre‑attaquent avec des plateformes modulaires et des segments premium, tandis que le marché chinois reste lucratif pour les étrangers comme GM. Mais la dépendance aux raffineries chinoises (plus de 80 % de la production de batteries électriques mondiale) pose un dilemme : dépendance au géant chinois ou chaos fragmenté occidental ? L'Union européenne durcit le ton avec des droits de douane variables sur les véhicules électriques chinois (17‑38 %, potentiellement étendus aux hybrides), des prix planchers et des enquêtes anti‑subventions, cherchant un équilibre entre protection et ouverture.

En somme, 2026 marque le seuil : l'Europe optera‑t-elle pour une résilience fragmentée ou une hybridation risquée ? Comme l'écrivait Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux » : imaginer un décideur souverain, naviguant vers un horizon non colonisé. Mais avec les marques chinoises redessinant les équilibres et l'Europe en position défensive, ce bonheur reste à conquérir, au‑delà des barrières commerciales et des illusions de libre‑échange.

À l'horizon 2030‑2035, les constructeurs chinois pourraient dominer un tiers du marché mondial, représentant plus de 70 % de leur marché domestique, une part significative en Afrique et en Asie du Sud‑Est, et 12 % en Europe au détriment des marques locales. L'électrique et l'hybride rechargeable atteindraient 45‑70 % des ventes neuves globales, avec une consolidation drastique en Chine où seules 15 marques survivraient sur 129 actuelles. Cette trajectoire accentuerait la fracture : l'Europe, confrontée à une interdiction thermique en 2035 potentiellement révisée, verrait sa souveraineté érodée par des usines chinoises implantées localement, un défi existentiel pour les décideurs : renationaliser ou s'hybrider dans un nouvel ordre mondial ?

 

Félix Thomas

Consultant "Tendances" Groupe Les Temps Nouveaux

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