Biotechnologies et protéines alternatives : Révolution alimentaire pour les agro‑industries
Biotechnologies et protéines alternatives : Révolution alimentaire pour les agro‑industries
L'Europe pourrait produire 15 à 33 millions de tonnes de protéines alternatives d'ici 2035, représentant jusqu'à 22 % du marché total des protéines alimentaires humaines. Issue d'études parlementaires européennes, cette projection illustre le potentiel disruptif des cultures cellulaires face à un élevage traditionnel sous tension environnementale et géopolitique.
Et si les protéines du futur n'émergeaient plus des champs ni des fermes, mais de bioréacteurs urbains ? L'agriculture cellulaire promet de réduire la consommation d'eau de 78 %, l'usage des terres de 99 % et les émissions de GES de 92 % par rapport à l'élevage classique, selon une étude de l'Université d'Oxford. Un moyen de se détourner de politiques centralisées, favorisées par la Politique Agricole Commune, et de se rapprocher d'un modèle moins dépendant et davantage éclaté sur le territoire ; serait‑ce la perspective d'une production plus importante pour beaucoup moins de ressources ?
Installés au cœur des villes, les bioréacteurs cultivent des cellules animales ou végétales dans un environnement maîtrisé pour faire croître des tissus comestibles sans passer par l'élevage conventionnel. Concrètement, il s'agit d'une cuve équipée d'un système d'agitation qui distribue uniformément nutriments et oxygène, pilotée par des capteurs assurant les conditions optimales de croissance cellulaire.
Pourtant, cette promesse se heurte à une réalité pragmatique. Les cultures cellulaires éliminent l'abattage mais exigent des infrastructures high‑techs coûteuses, ainsi que des prélèvements de tissus sur les animaux. En Europe, des start‑ups comme la française Gourmey (foie gras cultivé) ou la néerlandaise Mosa Meat (graisse de bœuf) ont déposé les premières demandes auprès de l'Autorité Européenne de Sécurité Alimentaire (EFSA) en 2024, sans autorisation commerciale à ce jour pour les produits d'origine animale. Mais la France, berceau de ces savoirs, risque de rater le coche face à des investissements massifs aux États‑Unis et en Asie.
La réglementation européenne fragmente cette ambition. Aucun aliment animal issu de cultures cellulaires n'est encore autorisé à la vente dans l'UE, malgré cinq produits végétaux validés (comme des extraits de cellules de pomme). L'EFSA évalue les dossiers en neuf mois, mais les États membres divergent : Italie et Hongrie bloquent, tandis que les Pays‑Bas expérimentent. Ce moratoire protège‑t-il les traditions ou freine‑t-il l'innovation ? Le marché des alternatives protéiques, évalué à 19 milliards USD en 2025 avec un taux de croissance annuel de 5 % jusqu'à 24 milliards en 2030, voit des géants comme Cargill, ADM ou Kerry dominer via des protéines végétales (soja, pois), reléguant les cellulaires à un horizon 2030.
Économiquement, le coût reste prohibitif : produire en bioréacteur coûte dix fois plus cher que l'élevage traditionnel. L'Europe multiplie les projets, comme un consortium financé à 9 millions d'euros pour valider les impacts environnementaux, mais les agro‑industries hésitent.
Bruno Studer, professeur à l'ETH de Zürich, déclare en janvier 2026 pour le journal Schweizer Bauer que « La déréglementation réduit les barrières à l'entrée, favorise l'innovation et renforce un paysage de sélection large et dynamique. C'est là que réside la clé d'une agriculture durable et de la sécurité de l'approvisionnement alimentaire. » La réglementation, bien que censée protéger l'environnement et les producteurs, fige dans le temps des modes de productions qui peuvent à terme se révéler sous‑optimaux, moins efficients que les apports de l'innovation ; à cela s'ajoute la pression internationale, dans un monde polarisé à la recherche de croissance et de productivité.
Malgré les obstacles, l'élan s'accélère. 48 % des consommateurs européens intègrent déjà du soja alternatif, et 33 % des Britanniques optent pour des protéines végétales ou marines, boostant un marché régional dominant d'ici 2035, d'après une étude Research Nester de 2025. Des leaders comme ADM étendent leurs usines aux Pays‑Bas pour du soja sans OGM, tandis que Kerry lance 13 options à base de pois et riz. En cultures cellulaires, l'Europe excelle en R&D : des centaines de start‑ups posent les bases d'un leadership mondial, comme le rapporte Euronews sur des bioréacteurs "made in Europe".
Pour les agro‑industries, l'enjeu est clair : pivoter vers la fermentation de précision ou l'algoculture pour capter 11 % du marché protéique en 2035, croissant à 22 % à long terme, comme l'explique un rapport du Sénat de juin 2025.
Le fournisseur GEA, spécialisé dans l'alimentaire, souligne que la montée en échelle réduira les coûts, jusqu'à atteindre un point de bascule industriel. Morten H. Christensen, Responsable Applications pour les Biotechnologies déclare à cet égard : « Aujourd'hui, un bioréacteur de grandes dimensions pourrait remplacer 2500 vaches laitières, si l'on considère la capacité de production de protéines. Mais si l'ingénierie des souches, la stabilité et la technologie des bioréacteurs progressent en parallèle comme nous le prévoyons, ces synergies pourraient permettre à ce même réacteur de remplacer 25 000 vaches. »
Transposé ici, l'État européen doit équilibrer protectionnisme et ouverture pour que les agro‑industries ne deviennent pas otages de leurs propres rigidités, et permettre un investissement durable pour réduire les coûts à terme.
D'ici 2040, les protéines cellulaires pourraient réduire la production mondiale de viande d'élevage de 30 %, si soutenues par des politiques adaptées. L'Europe, avec son expertise en biotechnologies, tient une carte maîtresse : transformer la crise alimentaire en opportunité économique, via des bioréacteurs décentralisés et éthiques. Comme l'affirment les rapporteurs du Sénat Arnaud Bazin et Philippe Bolo : « Les protéines alternatives constituent une piste sérieuse de transformation de l'alimentation dans les années à venir mais cette transformation s'inscrit sur le temps long, ce qui justifie que des efforts de recherche et développement soient soutenus en France et en Europe. » L'Europe doit accélérer pour ne pas céder sa souveraineté protéique aux géants américains et asiatiques.
Félix Thomas
Consultant "Tendances"
Groupe Les Temps Nouveaux