V. Salariés aidants : l'entreprise face aux vulnérabilités de la société

Salariés aidants : l'entreprise face aux vulnérabilités de la société


Année après année, l'aidance s'impose comme un sujet au carrefour de plusieurs tendances et

mutations qui transforment profondément la société française : difficultés rencontrées par les

actifs, vieillissement démographique, rapport au management et au travail, solidarité

interpersonnelle. C'est comme si toutes les vulnérabilités personnelles et, surtout, collectives du

moment trouvaient une incarnation dans celles que vivent les aidants salariés.


La nouvelle édition de l'Observatoire Viavoice - OCIRP des salariés aidants le montre avec une

netteté particulière : ce qui pèse le plus n'est pas tant la charge déjà supportée – la grande

partie des aidants ne supporteraient pas de déléguer ces tâches - mais l'incertitude sur la

capacité à continuer ainsi et la certitude que l'état des choses va empirer. 51 % des salariés

aidants doutent de leur capacité à tenir le rythme dans les années à venir et 27 % craignent de

perdre leur emploi. Derrière ces chiffres se dessine un enjeu central pour les entreprises :

comment permettre à ces salariés de rester pleinement dans le travail sans leur demander de

faire comme si l'aidance n'existait pas ?


Cette question est d'autant plus importante que l'aidance échappe en partie aux indicateurs

habituels. Le débat sur la santé mentale au travail reste très largement structuré autour de

l'absentéisme et des arrêts maladie. Or la difficulté la plus fréquente citée par les salariés aidants est

d'une autre nature : 55 % disent être présents physiquement au travail tout en ayant l'esprit

accaparé par leur proche. Chez ceux qui craignent de perdre leur emploi, ce présentéisme mental

atteint même 78 %. Une entreprise peut donc afficher un absentéisme maîtrisé tout en ayant,

parmi ses équipes, des salariés durablement empêchés d'être pleinement disponibles. Ce

décalage doit conduire les directions à élargir leurs outils de lecture. L'aidance ne se voit pas toujours

dans les tableaux de bord, mais elle se retrouve dans la concentration, l'engagement, la projection

professionnelle et, à terme, dans la fidélisation.


Méfiance aussi quant à un réflexe de protection qui peut produire l'effet inverse de celui recherché.

L'Observatoire fait à ce titre apparaître un résultat particulièrement éclairant : le manque de

stimulation ou d'intérêt au travail est davantage cité par les aidants que la charge de travail

excessive, 46 % contre 44 %. On pourrait y voir un paradoxe, cela dit surtout qu'un salarié aidant n'a

pas nécessairement besoin d'un travail vidé de ses responsabilités. Managers et DRH tendent

d'ailleurs à surestimer certaines conséquences de l'aidance : 76 % perçoivent un impact sur la

concentration, quand 51 % des intéressés le déclarent eux-mêmes. À force de vouloir ménager,

le risque existe de ne plus confier les dossiers importants, les projets visibles ou les missions qui

permettent de progresser. Cette forme de mise à l'écart bienveillante, une « placardisation douce »,

peut enfermer davantage encore les aidants dans leur situation personnelle et nourrir le

désengagement que l'on voulait prévenir. 


L'enjeu pour l'entreprise n'est donc pas de soustraire systématiquement le salarié aidant au travail, mais de lui redonner de la 

maîtrise sur son organisation. Lorsque leur santé mentale se dégrade, les premiers leviers cités ne sont pas

psychologiques : les aidants demandent d'abord du temps, un soutien financier, davantage de souplesse

horaire. Ce résultat rappelle une évidence souvent oubliée : l'aidance est aussi une contrainte de

temps. Elle représente en moyenne huit heures d'aide par semaine… une journée de travail

supplémentaire !


Pour les entreprises, la politique aidants ne relève pas seulement de la santé mentale : elle touche à

l'organisation du travail, au management et à la fidélisation. Tout l'enjeu tient ici : reconnaître la

contrainte vécue sans réduire l'aidant à sa fragilité. Lorsque l'accompagnement est jugé « très bon »,

44 % des aidants estiment leur santé mentale excellente, contre 16 % en moyenne. Accompagner

les aidants, c'est aussi faire de ces dispositifs des leviers économiques pour les entreprises.


Source : Observatoire Viavoice/OCIRP des salariés aidants, édition 2026.



Par Adrien Broche, Directeur d'études, Viavoice