IV. Le complotisme soft : un réflexe qui paralyse la France

Le complotisme soft : un réflexe qui paralyse la France


Le poison lent de la défiance généralisée

Il existe en France une forme de complotisme sous les radars, moins flamboyante que celle des antivax ou des

platistes. Il ne s'agit pas d'une théorie élaborée mais d'un réflexe : transformer une exception en preuve d'un

système.

Un élu condamné devient la démonstration que « tous les politiques sont corrompus ». Un journaliste partial

confirme que « les médias manipulent». Un scientifique pris en défaut suffit à conclure que « la science est

soumise à des intérêts financiers ». À chaque fois, un cas particulier cesse d'être une exception pour devenir la

confirmation d'une conviction déjà installée.

Le doute est indispensable. Il constitue le fondement même de l'esprit critique. Mais encore faut-il qu'il conduise à

examiner les faits plutôt qu'à conforter nos préjugés. Là réside toute la différence entre esprit critique et suspicion

systématique.


S'agiter sans agir

Nous vivons ainsi un paradoxe profond. Nous sommes contraints de déléguer à des responsables la gestion de

sujets que nous ne pouvons appréhender seuls car ils sont pointus. Mais, dans le même temps, nous leur prêtons

volontiers des intentions cachées et des intérêts inavoués.

Notre démocratie ne pourra pourtant fonctionner durablement si chacun de ses corps intermédiaires est présumé

coupable. Les arguments perdent leur valeur, les preuves deviennent suspectes et la discussion cède la place au

procès d'intention. On s'indigne sans comprendre et au final, on n'agit pas. On s'agite sans agir.

Il s'agit là de la fin des défis démocratiques des prochaines années : réapprendre à distinguer l'erreur de la

manipulation, le doute de la défiance. Car le « complotisme soft » ne menace pas seulement notre rapport à la

vérité. Il fragilise notre capacité à vivre, décider et agir ensemble.


Par Arnaud Zegierman, Sociologue, Co-fondateur de l'institut Viavoice